L’histoire de Carthage, la cité qui a fait trembler Rome

Oullinst avait une question simple en arrivant sur la colline de Byrsa : comment une ville aussi puissante a-t-elle pu disparaître presque entièrement ? Oori, elle, regardait surtout la mer, les pins parasols et les maisons blanches accrochées au-dessus du golfe de Tunis. Carthage a cette particularité rare : c’est un lieu que l’on connaît par ses ennemis, et dont il reste étonnamment peu de choses visibles. Cet article raconte son histoire complète, de la reine Didon à la Carthage romaine, et explique ce que l’on peut réellement voir aujourd’hui sur le site.

Carthage en bref : les grands repères

Carthage n’est pas une cité antique parmi d’autres. Pendant près de six siècles, elle a dominé le commerce de la Méditerranée occidentale, envoyé ses navires jusqu’à l’Atlantique, contrôlé la Sicile, la Sardaigne et une partie de la péninsule Ibérique, avant d’être rayée de la carte par Rome. Sa fondation remonte à la fin du IXe siècle avant notre ère, son anéantissement à 146 avant J.-C., et sa renaissance romaine à l’époque d’Auguste. Comprendre Carthage, c’est donc suivre trois villes superposées sur le même promontoire : la cité punique, la colonie romaine, puis le centre chrétien devenu siège épiscopal majeur d’Afrique du Nord.

Date Événement Ce qu’il faut retenir
814 av. J.-C. Fondation traditionnelle par Elissa (Didon) Colons venus de Tyr, en Phénicie, sur la côte de l’actuel Liban
VIe-IVe s. av. J.-C. Apogée commerciale Carthage supplante les autres comptoirs phéniciens d’Occident
264-241 av. J.-C. Première guerre punique Perte de la Sicile au profit de Rome
218-201 av. J.-C. Deuxième guerre punique Hannibal traverse les Alpes puis échoue à Zama
149-146 av. J.-C. Troisième guerre punique Siège, incendie et destruction totale de la ville
29 av. J.-C. Refondation romaine Colonia Julia Carthago, future capitale de l’Afrique proconsulaire
1979 Inscription à l’UNESCO Le site archéologique entre au patrimoine mondial

La fondation : Didon, Tyr et la ruse de la peau de bœuf

La tradition antique attribue la fondation de Carthage à Elissa, que les Romains appelleront Didon, sœur du roi de Tyr Pygmalion. Fuyant son frère après l’assassinat de son époux, elle aurait embarqué avec des notables tyriens et des compagnons chypriotes pour gagner la côte africaine. Le récit le plus célèbre veut qu’elle ait demandé au chef local autant de terre qu’une peau de bœuf pouvait en couvrir. Elle aurait fait découper la peau en lanières extrêmement fines afin d’encercler toute une colline. Cette colline, c’est Byrsa, dont le nom rappelle justement le mot grec désignant la peau. La légende est belle, sans doute largement reconstruite après coup, mais elle dit quelque chose de vrai sur Carthage : une cité de marchands qui préfère l’intelligence de la négociation à la conquête frontale.

Derrière le mythe, l’archéologie confirme une installation phénicienne ancienne dans le golfe de Tunis. Le site est idéalement placé : un promontoire facile à défendre, deux plans d’eau abrités, et surtout une position au milieu de la Méditerranée, exactement là où se croisent les routes entre l’Orient, la Sicile et le détroit de Gibraltar. Le nom punique de la ville, Qart Hadasht, signifie simplement « ville nouvelle ». Ce nom modeste allait devenir, pendant plusieurs siècles, l’un des plus redoutés du bassin méditerranéen.

Une puissance marchande avant d’être une puissance militaire

Carthage n’a pas grandi en annexant des territoires, mais en tissant un réseau. Ses navires transportaient des métaux venus d’Ibérie, de la pourpre, du vin, de l’huile, des céréales de la vallée de la Medjerda, des produits d’artisanat et des esclaves. Les Carthaginois maîtrisaient la navigation hauturière, une compétence rare à l’époque, et l’on attribue à leurs marins des expéditions le long de la côte atlantique africaine. Ce commerce reposait sur des comptoirs plutôt que sur des provinces, et sur des traités négociés avec les cités grecques, les Étrusques puis Rome elle-même. Longtemps, Rome et Carthage furent d’ailleurs des partenaires liés par des accords commerciaux successifs.

Les ports puniques, une prouesse d’ingénierie

Le cœur du système, ce sont les deux ports jumeaux encore lisibles dans le paysage actuel. Le premier, rectangulaire, servait au commerce. Le second, circulaire, était réservé à la flotte de guerre et abritait un îlot central où siégeait l’amirauté. Les sources antiques décrivent des hangars capables d’accueillir plusieurs centaines de navires, invisibles depuis l’extérieur. Aujourd’hui, les deux bassins ne sont plus que des étangs paisibles bordés de maisons, et il faut un vrai effort d’imagination pour y replacer une flotte. C’est probablement le lieu le plus décevant au premier regard et le plus fascinant une fois qu’on en connaît l’histoire.

Vue aérienne des ports puniques circulaire et rectangulaire de Carthage en Tunisie
Les deux ports puniques de Carthage, dont le bassin circulaire réservé à la flotte de guerre. Photo : auteur inconnu / Wikimedia Commons – domaine public

Tanit, Baal Hammon et le tophet

La religion punique reste l’un des aspects les plus discutés de la civilisation carthaginoise. Deux divinités dominent le panthéon tardif : Baal Hammon et la déesse Tanit, dont le symbole triangulaire surmonté d’un disque apparaît sur des milliers de stèles. Le tophet de Salammbô, vaste enclos sacré retrouvé près des ports, a livré des urnes contenant des restes d’enfants en bas âge et d’animaux. Les auteurs grecs et romains y voyaient la preuve de sacrifices d’enfants, accusation reprise pendant des siècles. Les chercheurs restent partagés : certains confirment la pratique rituelle, d’autres y voient un cimetière dédié aux enfants morts prématurément. Il faut garder en tête que presque tout ce que nous savons de Carthage nous vient de ceux qui l’ont détruite.

Oori
Le petit détail d’Oori

Oori a remarqué que le signe de Tanit se retrouve encore partout en Tunisie contemporaine, gravé sur des bijoux en argent, peint sur des portes ou brodé sur des tissus. Un symbole vieux de plus de deux mille cinq cents ans qui n’a jamais vraiment quitté le pays.

Les guerres puniques, cent vingt ans de duel avec Rome

Le basculement se joue au IIIe siècle avant J.-C. Rome, jusque-là puissance terrestre italienne, achève sa conquête du sud de la péninsule et se retrouve face à la Sicile, verrou stratégique tenu par Carthage. Trois guerres vont suivre, séparées par des périodes de paix armée. Les Romains appelaient leurs adversaires Poeni, déformation du mot désignant les Phéniciens, d’où l’adjectif punique. Ce conflit n’est pas une simple rivalité de frontière : c’est un affrontement entre deux modèles, une thalassocratie marchande dirigée par une oligarchie de grandes familles face à une république paysanne capable de reconstituer indéfiniment ses légions.

Guerre Dates Enjeu principal Issue
Première guerre punique 264-241 av. J.-C. Contrôle de la Sicile Victoire romaine, Rome se dote d’une flotte
Deuxième guerre punique 218-201 av. J.-C. Domination de la Méditerranée occidentale Défaite d’Hannibal à Zama, perte de l’Ibérie
Troisième guerre punique 149-146 av. J.-C. Survie de Carthage Destruction de la ville et annexion du territoire

Hannibal, les Alpes et les éléphants

Né vers 247 avant J.-C., fils du général Hamilcar Barca, Hannibal grandit dans l’Ibérie carthaginoise et porte, selon la tradition, un serment de haine éternelle contre Rome. En 218 avant J.-C., plutôt que d’affronter la flotte romaine, il choisit l’itinéraire que personne n’attend : traverser les Pyrénées, la Gaule du Sud, franchir le Rhône puis les Alpes en automne avec une armée et des éléphants de guerre. La traversée coûte extrêmement cher en hommes et en bêtes, mais elle place son armée en Italie du Nord, là où Rome se croyait à l’abri. Suivent quinze années de campagne en Italie et une série de victoires écrasantes, dont Cannes, encore étudiée aujourd’hui dans les académies militaires pour sa manœuvre d’enveloppement.

Hannibal gagne presque toutes ses batailles, mais il ne prend jamais Rome. Faute de renforts suffisants et de siège possible, il s’enlise. Rome change alors de stratégie et porte la guerre en Afrique : Scipion débarque près de Carthage et contraint Hannibal à rentrer d’urgence. En 202 avant J.-C., à Zama, le général carthaginois est battu pour la première fois. Le traité qui suit est humiliant : flotte réduite à presque rien, indemnité colossale, interdiction de faire la guerre sans l’accord de Rome. Hannibal finira sa vie en exil en Orient, poursuivi par la diplomatie romaine.

Carthage a perdu la guerre, mais elle a durablement gagné l’imaginaire : pendant deux mille ans, l’Occident a continué de raconter l’histoire d’un général qui fit traverser les Alpes à des éléphants.

Stèles votives puniques alignées dans le tophet de Salammbô à Carthage
Les stèles du tophet de Salammbô, souvent gravées du signe de la déesse Tanit. Photo : Pradigue / Wikimedia Commons – licence CC BY-SA 3.0

146 avant J.-C. : la fin d’une ville

Privée d’empire, Carthage se relève pourtant économiquement, ce qui inquiète une partie du Sénat romain. La formule prêtée à Caton l’Ancien, qui aurait conclu chacun de ses discours en réclamant la destruction de Carthage, résume ce climat. Un conflit avec le royaume numide voisin sert de prétexte : Carthage prend les armes sans l’autorisation de Rome et rompt donc le traité. Le siège dure trois ans. La ville, protégée par une triple muraille, résiste maison par maison. En 146 avant J.-C., les légions de Scipion Émilien s’emparent des derniers quartiers après plusieurs jours de combats de rue autour de Byrsa.

Sur ordre du Sénat, la ville est incendiée, ses habitants survivants réduits en esclavage, et il est interdit de rebâtir sur le site. C’est cette destruction méthodique qui explique pourquoi la civilisation punique nous reste si mal connue : ses archives, ses bibliothèques et ses temples ont disparu, et nous la lisons presque uniquement à travers le regard de ses vainqueurs. L’histoire du sel répandu sur les ruines pour stériliser la terre, souvent racontée, est en revanche une invention beaucoup plus tardive.

La deuxième vie : Carthage romaine puis chrétienne

Un siècle après l’interdit, Rome se ravise. Le site est trop bien placé pour rester vide. Sous Auguste, une colonie est officiellement fondée et Carthage devient la capitale de la province d’Afrique proconsulaire, l’un des greniers à blé de l’Empire. La ville se couvre alors de monuments : forum sur la colline de Byrsa arrasée et nivelée, théâtre, amphithéâtre, cirque, aqueduc venant de Zaghouan, immenses citernes et surtout les thermes d’Antonin, plus grand ensemble thermal d’Afrique romaine. Au IIe et IIIe siècle, Carthage compte parmi les plus grandes villes de l’Empire, rivalisant avec Alexandrie et Antioche.

La cité devient ensuite un foyer intellectuel majeur du christianisme latin. Tertullien y écrit, Cyprien y est évêque, et le jeune Augustin y étudie la rhétorique avant de devenir évêque d’Hippone. Prise par les Vandales au Ve siècle, reconquise par les Byzantins au VIe, Carthage est finalement supplantée après la conquête arabe par la nouvelle capitale voisine, Kairouan, puis par Tunis. Ses pierres serviront de carrière pendant des siècles, jusqu’à des chantiers aussi lointains que des cathédrales méditerranéennes. C’est la troisième disparition de Carthage, silencieuse celle-là.

Ruines des thermes d’Antonin à Carthage avec une colonne remontée
Les thermes d’Antonin, plus grand ensemble thermal d’Afrique romaine, face à la mer. Photo : Silar / Wikimedia Commons – licence CC BY-SA 4.0

Que voit-on aujourd’hui sur le site archéologique ?

Première chose à savoir : Carthage n’est pas un site unique et clôturé comme Pompéi. C’est une banlieue résidentielle chic de Tunis, où les vestiges affleurent par îlots au milieu des villas, des jardins et des avenues bordées de pins. On ne visite donc pas Carthage, on visite une dizaine de secteurs dispersés sur plusieurs kilomètres. L’ensemble est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979 et se parcourt avec un billet combiné valable pour les différents secteurs.

  • La colline de Byrsa : le point de repère du site, avec le quartier punique dégagé sur son flanc, l’ancienne cathédrale Saint-Louis et le musée national qui conserve stèles, mosaïques et objets votifs.
  • Les thermes d’Antonin : les ruines les plus spectaculaires, en bord de mer, avec une colonne remontée qui donne la mesure vertigineuse de l’édifice d’origine.
  • Les ports puniques : les deux bassins, dont le port circulaire militaire et son îlot central.
  • Le tophet de Salammbô : l’enclos sacré et ses stèles gravées du signe de Tanit.
  • L’amphithéâtre et le théâtre romains : le second, restauré, accueille encore un festival estival.
  • Les citernes de La Malga : l’extraordinaire système de stockage alimenté par l’aqueduc de Zaghouan.
  • Les villas romaines : quartier résidentiel en terrasses avec vue sur le golfe et mosaïques en place.
Oullinst
Le conseil d’Oullinst

Commencez par Byrsa et le musée, même si la tentation est d’aller d’abord aux thermes. La maquette et les stèles donnent les clefs pour comprendre tout le reste. Sans cette première étape, les autres secteurs ressemblent à des amas de pierres sans histoire.

Comment visiter Carthage depuis Tunis

Carthage se trouve à une quinzaine de kilomètres au nord-est du centre de Tunis. Le moyen le plus simple et le plus agréable reste le TGM, le petit train de banlieue qui relie Tunis Marine à La Marsa en longeant le lac. Plusieurs stations portent directement le nom des secteurs archéologiques : Carthage Salammbô pour le tophet et les ports, Carthage Hannibal pour Byrsa et le musée, Carthage Présidence pour les thermes d’Antonin. Le taxi reste utile pour relier deux secteurs éloignés en fin de parcours, et les chauffeurs ont l’habitude de cet itinéraire.

Comptez une bonne demi-journée pour l’essentiel et une journée entière pour tout voir sans courir. Les horaires varient selon la saison, avec une fermeture nettement plus tôt en hiver : renseignez-vous le matin même pour éviter de trouver porte close en milieu d’après-midi. Le printemps et l’automne sont les meilleures périodes, l’été étant très chaud et les sites presque totalement dépourvus d’ombre. Beaucoup de visiteurs enchaînent ensuite sur Sidi Bou Saïd, le village bleu et blanc voisin, accessible en deux stations de TGM, ce qui compose une journée particulièrement réussie.

Dans leur sac
  • Chapeau et lunettes, les sites sont totalement exposés
  • Chaussures fermées pour les sols inégaux et les herbes hautes
  • Une grande bouteille d’eau, les points de vente sont rares
  • De la monnaie en dinars pour le billet combiné et les taxis
  • Un plan hors ligne, les secteurs sont éloignés les uns des autres

Comprendre Carthage avant d’y aller

Carthage récompense ceux qui ont lu avant de venir. Le visiteur qui arrive sans repères voit des fondations basses, des colonnes tombées et de jolis pins. Celui qui sait ce qui s’est joué ici voit une capitale marchande, un siège de trois ans, une ville rebâtie par ses propres vainqueurs, puis un centre chrétien majeur. C’est peut-être le site antique où l’écart entre ce que l’on voit et ce que l’on sait est le plus grand. Cette tension est exactement ce qui le rend passionnant, et ce qui explique qu’il déçoive certains visiteurs pressés.

Leur verdictÀ découvrir

Ne venez pas à Carthage pour des ruines monumentales : venez pour marcher sur l’un des lieux les plus chargés d’histoire de la Méditerranée, avec la mer en toile de fond. Préparez la visite, prenez un guide ou une bonne lecture, et l’expérience devient mémorable.

Continuez l’aventure

Oullinst et Oori ont d’autres grandes histoires antiques dans leur carnet. Suivez-les sur les traces de Petra, la cité taillée dans le roc, puis au pied des pyramides de Gizeh, et enfin dans les gradins du Colisée de Rome.

Image à la une : Photo : LBM1948 / Wikimedia Commons – licence CC BY-SA 4.0

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